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 L'Arménie occidentale. Élisée Reclus (6)

L'Arménie occidentale. Élisée Reclus (5)

L'Arménie occidentale. Élisée Reclus (4)

L'Arménie occidentale. Élisée Reclus (3)

L'Arménie occidentale. Élisée Reclus (2)

L'Arménie occidentale. Élisée Reclus (1)

 

reclus2Il est triste de penser qu'une contrée aussi riche, l'une des plus belles et des plus fécondes de la zone tempérée, celle qui a probablement donné, en proportion de son étendue, le plus grand nombre de plantes alimentaires, soit de nos jours si peu utilisée par l'homme : c'est au plus à 6 habitants par kilomètre carré que l'on peut évaluer la population, et l'on a tout lieu de croire qu'elle diminue. Pourtant la race dominante, celle des Turcs, ou plutôt des Turcomans, — car la plupart sont encore constitués en tribus, — a de fortes qualités, qui sembleraient devoir lui assurer une part considérable dans le travail des nations. Laborieux, patients, tenaces dans le travail commencé, les Turcomans reprennent, sans se lasser, l'œuvre interrompue par les invasions. Conscients de la gloire de leurs aïeux, les Kara Koyounli et les Ak Koyounli, c'est-à-dire les « Bergers Noirs » et les « Bergers Blancs », ils ont gardé un sentiment de cohésion nationale qui manque à la plupart de leurs voisins, et lors des mélanges de races, c'est généralement à leur avantage qu'elle s'accomplit : Lazes, Tcherkesses, Kourdes, finissent en maint district par s'unir à eux, surtout là où les mœurs nomades ont fait place à la vie agricole. C'est dans cette forte population des Turcomans, et non dans les alliances, les retours de fortune militaire ou le concours des « capitaux européens », que la Turquie devrait chercher les éléments de sa « régénération 1»

Les Lazes du littoral et les Adjar des montagnes côtières, entre Batoum et Trébizonde, sont des Grousiens de religion mahométane, non moins élégants, gracieux et beaux que leurs frères de la Géorgie; leur idiome, très rapproché du dialecte que l'on parle dans les campagnes de la Mingrélie, est mélangé de mots turcs et grecs2. La différence de religion, celle du régime politique, et surtout les habitudes d'émigration temporaire, générales dans le Lazistan, différencient de plus en plus le parler des Grousiens soumis à la Russie et celui des Lazes du Gourdjistan turc : dans quelques districts, même sur le haut et sur le moyen Tchoroukh, le turc est devenu l'idiome commun. Les Lazes sont industrieux, hardis à l'entreprise, chercheurs d'aventures. Jadis ils se livraient volontiers à la piraterie et leurs petites barques se hasardaient par les tempêtes à la poursuite des bateaux de commerce; maintenant ils s'occupent de pêche et du transport des marchandises; des milliers d'émigrants vont à Constantinople exercer les métiers de portefaix, d'arrimeurs, de chaudronniers3. Ceux qui restent sont pâtres ou laboureurs et l'on admire le soin avec lequel ils établissent leurs terrasses de cultures sur le flanc des montagnes. Dans le district du Lazistan proprement dit, limité à l'ouest par le cap Kemer (Kemer bournou), les Lazes constituent presque toute la population; au delà, vers Trébizonde, et plus loin jusqu'à Platana, ils se présentent en communautés de moins en moins nombreuses, clairsemées au milieu des résidents turcs et grecs. Les Tcherkesses, les Abkhazes et autres réfugiés du Caucase dont l'immigration annuelle est d'environ six mille, forment après les Grousiens l'élément ethnique le plus important de la contrée; ils s'unissent volontiers aux indigènes dans une même nation, grâce à la beauté des filles géorgiennes, que les nouveau-venus recherchent comme épouses4. Les Arméniens n'ont qu'un petit groupe de villages autour de Kopi, sur les frontières du district de Batoum, et la colonie grecque se réduit à quelques familles isolées dans les villes et les bourgades de la côte. Dans certains vallons de l'intérieur, notamment à Djivislik, sur la route de Trébizonde à Gumich-khaneh, se trouvent des populations intermédiaires, des « Mezzo-Mezzo», que l'on ne saurait classer ni parmi les Turcs musulmans, ni parmi les Grecs chrétiens: le matin ils conversent en turc et vont à la mosquée; le soir ils parlent grec et célèbrent les mystères chrétiens5. Descendants d'Hellènes, mais d'Hellènes croisés de Lazes et convertis à l'Islam au dix-septième siècle, ces villageois bilingues et à religion double font mystère devant les Osmanli de leurs cérémonies chrétiennes, mais leur secret est connu de tous et dédaigneusement toléré. D'ailleurs leur mahométisme n'est point hypocrisie pure : les rites des deux religions leur deviennent par habitude également nécessaires. Peut-être faut-il voir en eux les descendants de ces Macrones dont parle Hérodote comme pratiquant la circoncision : ils auraient été « musulmans » avant la conquête du pays par les soldats de l'Islam6.

1 Palgrave, ouvrage cité.

2 Rosen, Ueber die Sprache der Lasen.

3 Izv'estiya Kavkavskavo Otd'ela, tome V, 1877-1878.

4 Palgrave, ouvrage cité.

5 Hamilton, Researches in Asia Minor; — Eli Smith; Flandin Palgrave, etc.

6 De Gobineau, Trois ans en Asie.

Tag(s) : #Arménie