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L'Ala-dagh ou « Cime Bigarrée »1 d'où s'épanchent les plus hautes sources de l'Euphrate, atteint 3518 mètres; plus fière encore, la cime qui s'élève directement à l'est, le Tandourek, a 3565 mètres au point culminant de son cratère ovale. De tous les volcans arméniens, le Tandourek ou Tantourlou, c'est-à-dire le « Réchaud » appelé aussi Sounderlîk-dagh, ou la « Montagne du Poêle » et désigné en outre sur les premières cartes russes sous les noms de Khour et Khori, est le mont d'Arménie qui a conservé les plus nombreuses traces de l'ancienne activité. Le principal cratère, immense creux d'environ 2000 mètres de tour et de 350 mètres en profondeur, n'a plus ni laves, ni vapeurs, et les eaux d'un petit lac se montrent au fond du gouffre; mais à une centaine de mètres plus bas des fumerolles s'échappent des fentes. Sur le versant oriental s'ouvre une caverne d'où s'élancent des vapeurs non sulfureuses, d'environ 100 degrés centigrades; un mugissement continu s'entend au fond du gouffre; pendant une des guerres de la Transcaucasie, les Russes et les Turcs, campés dans le voisinage les uns des autres sur deux versants opposés d'un contrefort du Tandourek, crurent entendre une canonnade lointaine, et l'alarme fut donnée dans les deux camps. A la base nord-occidentale du Tandourek, — sur le prolongement de l'axe qui passe par la caverne, le cratère principal et un deuxième cratère d'éruption, — jaillissent les abondantes sources sulfureuses de Diyadin, recouvrant le sol de leurs incrustations calcaires, diverses de formes et de couleurs, et formant un ruisseau thermal qui descend en cascatelles fumantes vers les eaux froides du Mourad tchaï2. En 1859, la principale fontaine se trouvait plus bas; une secousse violente, qui ébranla le sol jusqu'à Erzeroum, la fit tarir; mais les eaux s'ouvrirent bientôt une nouvelle issue. D'ailleurs de fréquents changements doivent se produire dans la région des sources par l'effet des concrétions qui modifient rapidement le relief. Taylor vit une multitude de petits geysers s'élevant de 2 à 3 mètres au-dessus du sol, puis disparaissant soudain : on eût dit une danse de fantômes3. Quelques années plus tard, Abich ne put découvrir ces jets intermittents4. En aval des sources, le Mourad disparaît sous un tunnel de basalte, qui se continue par une tranchée profonde entre deux parois verticales.

Le Tandourek est un noeud de chaînons divergents. Au nord-ouest se prolonge l'arête qui va rejoindre le Perli-dagh et que franchit la route d'Erzeroum à Tabriz : elle paraîtrait devoir être la frontière entre la Turquie et la Perse ; mais la haute vallée orientale dans laquelle se trouve le lac Balîk et d'où s'écoule le torrent du même nom, est attribuée à l'Empire Ottoman. La chaîne de montagnes qui commence immédiatement à l'est du Tandourek, en face des deux sommets de l'Ararat, constitue aussi dans son ensemble une limite naturelle, et celle-ci, grâce aux Kourdes indépendants qui en occupent les deux versants, est respectée par les deux empires limitrophes. Sur le versant oriental, vers le lac d'Ourmiah, elle ne projette que de courts chaînons, se terminant par de brusques promontoires, tandis qu'à l'occident, vers le lac de Van, plusieurs contreforts se prolongent au loin et vont se perdre dans le plateau, d'une altitude moyenne de 2000 mètres. La chaîne elle-même n'atteint 5000 mètres que par un petit nombre de pics. L'arête des monts de Hakkiari qui se recourbe au sud, pour longer la rive méridionale du lac de Van, ne paraît pas avoir de cimes plus élevées, quoique, d'après Moritz Wagner et Rich, il s'y trouverait encore des « glaciers », c'est-à-dire probablement des champs de neige durcie au fond de quelques ravins. Au nord et au nord-ouest, un autre rempart complète le cercle de montagnes et de terres élevées qui entoure la cavité lacustre et sur le faîte se dresse un ancien volcan, le Seïban ou Sipan, haut de 3600 mètres environ, d'après Fanshawe Tozer, et revêtu de neiges pendant dix mois. Grâce à son isolement, au cône blanc qui le termine, à la nappe bleue dans laquelle il se reflète, ce volcan apparaît plus grand que mainte autre montagne plus élevée, mais située au milieu d'un massif ou dans le voisinage d'autres sommets. Shiel le comparait au Demavend et attribuait la même hauteur aux deux volcans, qui diffèrent pourtant d'au moins 2500 mètres. On a vu aussi dans le Seïban un rival du mont Ararat, et la légende raconte qu'en s'abaissant, les eaux du déluge poussèrent d'abord l'arche de Noé sur le Seïban, puis, la ramenant au nord, la firent échouer définitivement sur l'Ararat ; -naguère les Arméniens y apportaient un mouton sans tache pour l'égorger au bord du cratère5. La coupe suprême, profonde de 150 mètres, et remplie de neige en hiver, de fleurs en été, quelquefois aussi contenant un petit lac, est entourée de scories blanchâtres se dressant en pitons. De l'une ou l'autre de ces buttes, qui lui font enceinte, on contemple au nord l'immense horizon des montagnes d'Arménie, se développant en une courbe de 500 kilomètres, du Bingöl-dagh à l'Ararat. Au sud, on voit le cratère latéral qu'emplit l'Aghir göl ou le « lac Immobile » ; plus loin s'étend le bassin du lac de Van, avec ses criques, ses golfes, les marais qui le prolongent et l'amphithéâtre des monts qui l'entourent au pied occidental du volcan s'étend le petit lac de Nazik, bassin d'eau douce situé sur le faîte de partage entre le lac de Van et l'Euphrate, dans chacun desquels il envoie un ruisseau, du moins dans la saison pluvieuse6. Vers le sud-ouest, la brume se confond avec les vagues linéaments des plaines. Les derniers degrés du plateau d'Arménie se terminent' au-dessus des campagnes mésopotamiennes par une ligne dentelée de falaises, creusée de profondes indentations par les rivières et des torrents, mais offrant dans son ensemble une direction régulière du sud-est au nord-ouest, en prolongement de la chaîne bordière du Louristan. A l'ouest du lac, le Nimroud-dagh, presque entièrement composé de cendres, penche vers les eaux son énorme cratère que l'on dit avoir plusieurs kilomètres de largeur7, et, sur la rive méridionale s'ouvre une baie elliptique, coupe d'un volcan partiellement immergé. Toute la haute Arménie est un pays volcanique, souvent agité par les tremblements de terre. Les sources thermales y sont plus nombreuses. que dans les plus riches montagnes de l'Occident, telles que les Pyrénées et l'Auvergne.

 

1 Les montagnes de ce nom sont très nombreuses dans toutes les contrées de langue turque. Sous la forme Allah-dagh, leur sens est celui de « Montagnes divines ».

2 Jaubert, Voyage en Arménie.

3 Mittheilungen von Petermann, 1869, XI.

4 Zapiski Kavkaskavo Otd'ela, 1873.

5 M. Wagner, ouvrage cité.

6 Layard, Nineveh and Babylon ; — Millingen, Wild Life among the Koords.

7 Fanshawe Tozer, Turkish Armenia and Eastern Asia Minor.

L'Arménie occidentale. Élisée Reclus (3)
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