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A l'est d'Erivan, une vallée qui s'ouvre au milieu d'un massif de roches volcaniques renferme les ruines d'une cité qui fut aussi l'une des nombreuses capitales de l'Arménie. Bach-Karnî ou Garnî, que les Arméniens disent avoir été construite il y a quatre mille ans, possède les restes d'un temple de construction grecque, peut-être consacré à la Vénus arménienne, et connu sous le nom de « Trône de Tiridate », d'après son fondateur. Des restes de palais, de forteresses se voient encore à Bach-Karnî; mais les colonnades de basalte, les déchirures dans lesquelles coule le torrent, les parois de roches brûlées, bleues, vertes, rouges, tous ces témoignages des anciennes éruptions sont plus remarquables que les débris des constructions humaines. C'est dans un des sites les plus sauvages de cette région tourmentée que se trouve Kegart, Kergach ou Aïrivank, le « Couvent de l'Enfer », dont une moitié est creusée dans le tuf et dans les laves. Au milieu de la plaine où les eaux du torrent de Karnî, le Karnî-tchaï, viennent se ramifier en canaux d'irrigation avant de se mêler à l'Araxe, s'élevait Artaxates, qu'Artaxias, le général d'Antiochus, avait bâtie sur les plans d'Hannibal1 et qui fut la capitale de l'Arménie, Jusqu'au jour où le Romain Corbulon la détruisit, sous le règne de Néron. Neronia lui succéda, ainsi nommée par son fondateur Tiridate en l'honneur de « César », mais elle ne redevint capitale qu'à la fin du premier siècle, pour être ensuite détrônée au profit de Vagarchabad. Lorsqu'elle fut renversée, en 370, par l'armée de Sapor II, elle aurait compté dans ses murs plus de 200 000 habitants, Arméniens et Juifs, qui furent tous livrés au glaive ou emmenés en captivité2. Le village d'Ardachar, que l'on voit de nos jours, n'est que l'ancienne citadelle d'Artaxates ; partout ailleurs s'étend la plaine insalubre, parsemée de hameaux misérables. L'Araxe, qui coulait autrefois au pied des murailles de la ville, s'est déplacé et coule maintenant à 10 kilomètres au sud, près des premiers renflements du piédestal qui porte l'Ararat.

Nakhitchevan ou Nakhidjevan, chef-lieu du district qui s'étend au sud- est de l'Ararat, est encore, d'après les Arméniens, antérieure à Etchmiadzin : la légende dit- qu'elle fut bâtie par le patriarche Noé après qu'il eut planté la première vigne sur les flancs de l'Ararat. Son nom même signifie en arménien la « Première Demeure » et signifie les prêtres de l'endroit montrent une butte qu'ils disent être le tertre funéraire de Noé. La ville, aussi par ussi ancienne que l'histoire et déjà signalée Ptolémée sous le nom de Naxouana, a été souvent bâtie et rebâtie; toutes les maisons actuelles sont construites de pierres que l'on exploite en carrières dans les ruines. Le portail d'un ancien palais, que dominent deux minarets de briques, porte une inscription persane entourée de riches arabesques, et près de là s'élève le monument à douze côtés que l'on appelle la « Tour des khans » sur le pourtour duquel se déroule une inscription dont les lettres en relief ont une longueur développée de 450 mètres3. Nakhitchevan, quoique l'une des cités saintes de l'Arménie, est peuplée surtout de Tartares, qui s'occupent de jardinage et de la culture de la vigne; elle a beaucoup perdu depuis la domination persane : quarante mille habitants se pressaient alors dans ses murs. Les eaux abondantes des sources voisines et celles que l'on a dérivées de l'Araxe et de ruisseaux descendus des montagnes de Karabagh, arrosent des centaines de vergers. Dans les contreforts rocheux du voisinage, au nord-ouest, on exploite de toute antiquité des gisements de sel alternant avec des couches d'argile comme ceux de Koulpi et renfermant aussi des instruments de pierre abandonnés par les anciens mineurs4. Les pierres meulières de Nakitchevan, taillées dans une roche de grès multicolore; sont très appréciées dans toute l'Arménie.

La douane de Nakhitchevan est le lieu de passage du commerce considérable qui se fait en cet endroit avec la Perse5. Le poste de la frontière, au sud-est de la ville, est Djoulfa, situé sur la rive de l'Araxe, en face d'un ancien caravansérail persan, que dominent des escarpements de grès, d'un rouge de sang, hérissés des murailles d'une ancienne forteresse. Au commencement du dix-septième siècle, Djoulfa était une cité de quarante mille habitants, la plus riche de toute. l'Arménie par son industrie et son commerce. Mais il entrait dans les plans de Chah-Abbas le « Grand » de transformer en désert la région qui séparait la Perse de Nakhitchevan et de tout le territoire occupé par les Turcs. Les habitants de Djoulfa reçurent l'ordre d'émigrer en masse; ceux qui ne se hâtaient pas assez furent jetés dans le fleuve et la ville fut embrasée sous les yeux des bannis, futurs colons de Nouveau-Djoulfa, près d'Ispahan. Il ne reste plus de l'ancienne Djoulfa que d'insignifiants débris et des fragments du pont monumental, aux quatre tours d'angle, dont « l'Araxe indigné »6 venait heurter les piles. Les monuments les plus curieux de Djoulfa sont les tombeaux de son vaste cimetière, qui se prolonge au bord de l'Araxe sur plus d'un kilomètre et demi; quelques-unes des sculptures tombales sont d'une grande finesse de travail. En 1854, tout ce qui restait de la population de Djoulfa se composait de dix familles, vivant dans un caravansérail ruiné7. Des scorpions redoutables se cachent sous les dalles du cimetière.

Ordoubat est située sur l'Araxe, en aval de Djoulfa, et près de l'endroit où le fleuve, s'engageant dans le défilé de Migri, atteint le point le plus méridional de sa courbe au sud des montagnes de Karabagh. C'est la ville la plus agréable de l'Arménie; soixante-dix sources y jaillissent, et mêlant leurs eaux pures à celles des canaux d'irrigation, entretiennent une riche verdure dans les jardins environnants. Dans aucune autre partie du bassin de l'Araxe, les arbres ne sont plus hauts et plus touffus; sur une place de la ville, le tronc d'un platane, mais découronné, demi-mort, n'a pas moins de 13 mètres de tour. Des villas sont parsemées en dehors d'Ordoubat, dans les vergers des alentours et sur les coteaux. A quelques kilomètres au nord-ouest, dans la « vallée d'Or », le village d'Akoulis ou Akoulisî, divisé en deux groupes de maisons, est habité par un grand nombre de négociants arméniens, qui s'occupent principalement du commerce de la soie et qui prêtent, moyennant gros intérêts, leurs capitaux aux spéculateurs d'Erivan et de Tiflis. Àkoulis, ville importante au dernier siècle, fut dévastée par Nadir-chah, qui en démolit méthodiquement les maisons jusqu'au moment où les négociants consentirent à payer la rançon demandée8. Les mines de cuivre des montagnes environnantes n'ont actuellement qu'une faible importance économique : en 1877, elles n'ont donné que 117 tonnes de cuivre pur9.

Le double bassin du Bergouchet et de l'Akera, qui s'ouvre entre les montagnes d'Ordoubat et celles de Choucha et qui forme administrativement le district de Zangezour, n'a pas de villes proprement dites, mais plusieurs bourgades importantes, peuplées d'Arméniens, de Tartares et de Kourdes. La plus populeuse est Khinzîrak; celle que l'on a choisie pour chef-lieu administratif est Girousî (Gheroussi), le Korîss des Arméniens, ou le « village des Piliers », ainsi nommé des aiguilles de tuf sculptées par les eaux dans la terrasse en pente sur laquelle le bourg est construit. Les maisonnettes à toits plats, servant de degrés les unes aux autres, forment du haut en bas un escalier bizarre, au-dessous duquel se cachent les habitants, cheminant en des rues souterraines ; d'autres demeures, des caves, des étables, sont creusées dans la cendre volcanique de la terrasse et des éboulis couverts de broussailles en défendent les abords; en bas, des ormeaux au vaste branchage bordent le torrent. Le bourg actuel de Girousi est d'origine moderne; à 300 mètres plus haut, c'est-à-dire à 1600 mètres d'altitude, s'étendent les champs qui ont remplacé l'ancien village. En été, quand cinquante mille bergers nomades des districts environnants mènent leurs troupeaux dans les riches pâturages de Zangezour, Girousî devient, pour quelques semaines, une cité commerçante, et la foule se presse sur les degrés de l'immense amphithéâtre de masures10.

1 Ernest Desjardins, Notes manuscrites.

2  Saint-Martin, Mémoires sur l'Arménie.

3 Dubois de Montpéreux, Voyage autour du Caucase.

4 Production moyenne des mines de sel de Nakhitchevan : 4500 tonnes. (Gustav Radde.)

5 Exportation moyenne de Nakhitchevan en Perse, de 1865 à 1872 : 280 000 roubles.

Importation de la Perse à Nakhitchevan : 1 100 000 roubles.

6 Pontem indignatus Araxes, Eneide, VIII.

7 Dubois de Montpéreux, de ouvrage cité.

8 K. Koch, Wanderungen im Oriente.

9 Villes du bassin de l'Araxe ayant une population de plus de 3 000 habitants :

KARS.

Kars. 10 000 hab.

Kaghîzman. 5 000 hab.

GOUVERNEMENT D'ERIVAN.

Erivan (avec deux faubourgs) 12 500 hab.

Nakhitchevan. 6 900 hab.

Novo-Bayazet 5 350 hab.

Alexandrapol. 20 450 hab.

Ordoubat 3500 hab.

10 N. von Seidlitz, Mittheilungen von Petermann, 1880

Vue prise près de Nakhitchevan

Vue prise près de Nakhitchevan

Girousi (aujourd'hui Goris)

Girousi (aujourd'hui Goris)

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