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La ville principale dans la haute vallée de l'Araxe partiellement conquise par les Russes est la gracieuse Kaghîzman, cachée par les arbres à fruits, pommiers, poiriers , pruniers, cerisiers, abricotiers, pêchers, mûriers, noyers, vignes grimpantes. C'est aussi dans le bassin de l'Araxe, mais seulement dans la vallée d'un sous-affluent, que se trouve la capitale de la haute Arménie russe, et en même temps la ville la plus populeuse du territoire récemment annexé, la célèbre Kars. C'est une cité chèrement conquise. Déjà le Russe s'en était emparé une première fois en 1828; Mouratov, en 1855, y pénétra après un long siège et d'infructueux assauts, en affamant les assiégés ; en 1877 enfin, les Russes y sont entrés de nouveau, pour l'annexer définitivement à l'empire slave. Avant les guerres des Russes contre les Turcs, Kars avait eu à subir bien des attaques. Capitale d'un royaume arménien au neuvième et au dixième siècle, elle fut saccagée par Tamerlan, par Amourat III, par les désignai Persans; son importance comme place forte la désignait d'avance à tous conquérants. Elle occupe en effet une position centrale entre les hauts bassins de la Koura; du Tchoroukh, de l'Araxe, de l'Euphrate et commande les passages -es montagnes entre ces diverses rivières. Le lieu se prête aussi à une défense énergique. En cet endroit, le Kars-tchaï, rétréci par des rochers, forme un double tournant dont le premier entoure à demi la ville, tandis que le deuxième se replie autour de la citadelle. Du haut de son noir rocher de basalte, Kars, elle-même bâtie en  blocs de lave, on pouvait jadis braver des assaillants peu nombreux; mais depuis l'invention de l'artillerie elle a dû fortifier les hauteurs qui la dominent; et lors de la guerre de 1877 à 1878, les onze forts détachés du pourtour, enfermant un camp retranché, constituaient une ligne de défense de 18 kilomètres de tour. Ces forts sont, avec les rochers de basalte et d'obsidienne, les seules curiosités de la noire ville, triste, dépourvue d'ombrages, entourée d'escarpements nus. Quoique située à la hauteur de 1850 mètres, elle est un lieu de commerce fréquenté.

Une route carrossable qui descend à l'est par la vallée du Kars-tchaï et va rejoindre celle de l'Arpa-tchaï, unit Kars à Alexandrapol, l'ancienne forteresse turque à la citadelle russe, à laquelle on n'a cessé de travailler depuis l'année 1837 : il n'existait alors en cet endroit que le village de Goumrî peuplé de réfugiés arméniens. Située à peu de distance de la rive orientale de l'Arpa-tchaï, dans un bassin que domine au sud la masse de l'Ałagöz, et à 400 mètres plus bas que son ancienne rivale, Alexandrapol est entourée de campagnes mieux cultivées, auxquelles l'Arpa-tchaï ou la « Rivière de l'Orge » fournit en abondance l'eau d'irrigation nécessaire. Alexandrapol est devenue l'héritière d'Ani, qui fut la résidence des Bagratides d'Arménie, au dixième et au onzième siècle, et que dévastèrent les Seldjouks d'Alp-Arslan, puis les Mongols de Batou-khan. Un tremblement de terre, en 1519, acheva la ruine de la cité et les habitants s'en dispersèrent, dans toute la Caucasie, en Crimée et jusqu'en Pologne. Les ruines couvrent un promontoire triangulaire qui domine la rive droite de l'Arpa-tchaï et que sépare du plateau de l'ouest un ravin desséché, dont les parois sont percées de grottes et de tombeaux : au nord-est, une forte et double enceinte défendait la ville du seul côté dont l'accès était praticable; au point le plus élevé du rocher se dressait une acropole. Des restes d'églises, de mosquées, de palais, à la fois byzantins et mauresques par le style, sont épars à la surface du rocher, et presque tous les fragments distincts portent encore des inscriptions arméniennes; on y voit aussi des vestiges de fresques, et dans .les cavernes la roche est taillée en sculptures grossières. D'après les -récits probablement exagérés des chroniqueurs haïkanes, Ani n'aurait pas eu moins de 100 000 habitants et mille églises élevaient leurs coupoles au-dessus des autres édifices1.

Au sud-est d'Ani, et déjà dans la vaste plaine qui sépare les deux colosses de l'Alagöz et de l'Ararat, un autre amas de décombres, Talîch, paraît avoir été aussi la capitale d'un royaume d'Arménie : un petit village moderne s'est niché entre ses hautes murailles, ses tours, les débris de ses palais. La région du bas Arpa-tchaï est le pays des ruines. A l'ouest de cette rivière se voient encore les restes de Pakaran ou de l' « Assemblée des Dieux »2. A une petite distance au midi, deux autres capitales, bâties successivement par le même roi Erovan II, Erovantachad, Erovantagerd, que l'on dit avoir eu 30 000 maisons de Juifs et 20 000 maisons d'Arméniens3 s'élevaient jadis au nord du confluent de l'Araxe et de l'Arpa-tchaï, la pré- mière sur la rive orientale, l'autre sur la rive occidentale. Armavir, autre chef-lieu de ce royaume à capitale errante, et qu'avait également fondée Erovan Il avant les deux autres cités, a laissé des ruines insignifiantes sur une colline, dominant le milieu de la plaine sur les bords du canal de Kara-sou, près de l'Araxe. Enfin, au sud du fleuve, sur une terrasse de lave séparée des collines environnantes par de profondes crevasses, s'élève la « noire forteresse » de Kara-Kala ou Kara-Kaleh, que Dubois de Montpéreux croyait, à tort, être l'ancienne Tigranocertes. Peu de vieux châteaux peuvent se comparer en pittoresque sauvage à ces tours construites en assises alternées de porphyre rouge et de lave noire et se dressant au- dessus de précipices au fond desquelles mugissent les eaux. D'après la légende arménienne, c'est près de là que Job, assis sur son fumier, conversait avec ses trois sentencieux amis.

La Rome actuelle des Haïkanes, Etchmiadzin, située à l'ouest d'Erivan, à peu près au milieu de la plaine, n'est point une grande cité. Dans le voisinage se groupent les maisons de la petite ville de Vagarchabad mais Etchmiadzin même n'est qu'un vaste couvent aux murailles de pisé, dominé par une église à clocher pyramidal et à clochetons latéraux. Une enceinte quadrangulaire, dont les murs grisâtres ne sont pas même flanqués de tours, cache le bas des édifices. Etchmiadzin n'a de vrai- ment beau que ses eaux limpides, ses fleurs, son bosquet de peupliers et d'arbres à fruits, faible reste du « jardin de verdure » qu'y virent au dix-septième siècle Chardin, Tavernier, Tournefort. Le monastère d'Etchmiadzin, dont le nom signifie « le Fils Unique est descendu ! » est pourtant la capitale du monde arménien : c'est là, d'après la légende, que le « Fils Unique » apparut dans un rayon de soleil à Grégoire l'Illuminateur et que d'un coup de foudre il fit rentrer sous terre les divinités du paganisme. Car Etchmiadzin est sur l'emplacement de l'une des puissantes cités de l'antique Arménie. Là s'élevait Ardimet-Kaghak, la « Ville d'Artémis » ou d'Anachit, la « Vénus arménienne », et de toutes parts y accouraient des fidèles pour adorer la déesse4. C'est aussi près de là, au pied de la forteresse d'Armavir, que l'on allait consulter les chênes sacrés, où les prêtres, comme ceux de Dodone, entendaient dans le feuillage à la fois le murmure des vents et celui des destins5. Les divinités du temple ont changé, mais depuis au moins vingt-cinq siècles ce lieu de la plaine est resté saint. La bibliothèque du couvent, plus riche que celle des mekhitaristes de Venise, possède 655 manuscrits anciens6, et son imprimerie, la plus ancienne de l'Arménie proprement dite, publie un journal et quelques ouvrages populaires en arménien. Une cloche du couvent Etchmiadzin porte une inscription tibétaine avec les paroles mystiques7 résumant la vie et la mort, toutes les vérités éternelles. Ainsi l'Arménie, à une époque inconnue, était en relations avec le monde bouddhiste8.

Erivan, le chef-lieu du gouvernement principal de l'Arménie russe et la deuxième ville du bassin de l'Araxe, — car elle est dépassée en population par Alexandrapol, — est bâtie à l'angle nord-oriental de l'ancien bassin lacustre que parcourt le fleuve, et sur les bords de la Zanga, divisée en mille canaux d'irrigation : elle est surtout peuplée d'Arméniens, tandis que, sous la domination persane, elle était habitée principalement de Tartares. Située à l'entrée de la haute vallée qui mène à Tiflis et au bassin de la Koura par le plateau du Gok-tchaï, Erivan devait prendre une grande importance commerciale et stratégique ; sa forteresse, qui se dresse sur un massif de colonnades basaltiques, rappelle de nombreux faits de guerre. Erivan, bâtie presque en entier dans le style persan, a quelques édifices pittoresques, une charmante mosquée décorée d'arabesques et ombragée de superbes ormeaux; elle a surtout ses jardins et ses vergers, où ruissellent les eaux courantes, et l'admirable vue de l'Ararat élevant au sud-ouest si double cime; mais par delà la zone d'irrigation commence la campagne grise et nue. Le détestable climat, avec ses rudes alternatives de froidures et de chaleurs, la poussière, les fièvres, auraient bientôt dépeuplé la ville si elle n'occupait une position d'importance capitale aux confins de la Perse et de la Turquie, et si les jardins et les mines de sel gemme des environs ne lui fournissaient les éléments d'un commerce considérable9. En été, tous les fonctionnaires russes s'enfuient sur quelque haute vallée. Semonovka, colonie de Małokhanes située sur le plateau de Gok-tchaï et près du seuil supérieur de la route d'Erivan à Tiflis, Delijan, dans le voisinage, à la bifurcation de la route Alexandrapol, sont au nombre des stations sanitaires, à la fois pour les habitants de la plaine de l'Araxe et pour ceux de la plaine de la Koura. Le plus gros bourg du plateau, à 6 kilomètres au sud du lac de Gok-tchaï, est Kavar, désigné officiellement sous le nom de Novo-Bayazet. Les gisements de cuivre de cette région de l'Arménie ne sont plus exploités.

1 Hamilton, Asia Minor; — Carl Ritter, Asien, X; Dubois de Montpéreux, etc.

2 Carl Ritter, ouvrage cité.

3  Saint-Martin, Mémoires sur l'Arménie.

4 Carl Ritter, Asien, tome, X; — Saint-Martin, Mémoires sur l'Arménie; — Dubois de Montpéreux, Voyage autour du Caucase.

5 Moise de Chorène.

6 Moritz Wagner, ouvrage cité.

7 Om Mani Padmi houm

8 Dubois de Montpéreux, Voyage autour du Caucase.

9 Production du sel dans le district d'Erivan en 1876 : 12 890 tonnes.

N° 59. — VALLÉE DU KARS-TCHAÏ, KARS ET ALEXANDRAPOL. D'après la Carte de l'état-major C Perron

N° 59. — VALLÉE DU KARS-TCHAÏ, KARS ET ALEXANDRAPOL. D'après la Carte de l'état-major C Perron

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