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Considérés au point de vue physique, les Arméniens de la Transcaucasie russe diffèrent peu des Géorgiens, si ce n'est que leurs traits sont d'ordinaire plus forts, leur figure plus arrondie, leur cou plus court et plus gros; un grand nombre d'entre eux deviennent obèses, peut-être à cause du genre de vie trop sédentaire. Une épaisse chevelure brune couvre leur tête, et celle des femmes est presque toujours ornée de fleurs. Les Arméniens ont pour la plupart les yeux grands, noirs et langoureux; ils semblent doux, presque mélancoliques. Quoique fort tranquilles de leur nature, ils repoussent vaillamment les attaques, ainsi qu'ils le prouvèrent au commencement du dix-huitième siècle, dans la guerre d'indépendance de sept années qu'ils soutinrent contre les Persans dans les montagnes du Karabagh, et depuis, en mainte insurrection locale contre les Turcs. Dans la vie ordinaire, aucun Arméniens n'est armé, tandis que le costume des Géorgiens, surtout dans le bassin du Rion, se complète par tout un arsenal de pistolets et de poignards. Ainsi se révèle d'une manière frappante le contraste des caractères nationaux. Mais précisément l'homme désarmé, le résigné, le pacifique, est celui qui a su le mieux sauvegarder sa liberté : il ne reconnaît point de nobles, choisit librement ses chefs, et de tout temps il a su se soustraire à la dure condition de serf, qui fut et qui est encore, sous un autre nom, le partage de la plupart des Géorgiens. Fort ignorants en général, les Arméniens de l'Araxe font preuve d'une intelligence naturelle remarquable, et quand l'occasion d'étudier se pré- sente à eux , ils s'instruisent avec une étonnante rapidité ; ils dépassent même les Slaves par la merveilleuse facilité qu'ils ont d'apprendre et de parler les langues. « L'Arménien a son intelligence dans la tête, tandis que le Géorgien l'a seulement dans le regard.» A en juger par leur littérature, les Arméniens ont parmi les peuples le rare défaut d'être trop graves, de se prendre trop au sérieux. L'harmonie des vers les touche peu1, quoiqu'ils aient eu pourtant d'excellents poètes et que, de nos jours encore, des écrivains de mérite aient chanté la nature et la patrie. Ils aiment surtout à discourir sur la théologie, la métaphysique, la grammaire, et c'est par des œuvres d'érudition qu'ils ont marqué dans l'histoire littéraire. Quelques ouvrages des pères grecs, que l'on croyait irrévocablement perdus, des fragments d'Eusèbe, de Philon, de Chrysostome, ont été retrouvés dans les anciennes traductions arméniennes par les mekhitaristes de Venise et de Vienne2.

Dans presque toutes les contrées qu'ils habitent, les Arméniens se tiennent soigneusement à l'écart des hommes d'autre race et d'autre langue. D'ailleurs, les habitudes de négoce en font souvent une classe à part : dans les villes et la plupart des villages tartares et géorgiens, ils sont non moins indispensables, mais non moins haïs et méprisés que ne le sont les Juifs de l'Europe orientale. Cependant on peut encore appliquer sans trop d'exagération aux paysans haïkanes le jugement de Tournefort : « Les Arméniens sont le meilleur et le plus honnête peuple du monde » ou celui de Byron «Les vertus de l'Arménien sont à lui; ses vices lui viennent des autres! » Mais qu'importe l'opinion populaire à des gens vivant en dehors de la société des hommes d'autre langage? Les Arméniens de vieille roche, agriculteurs ou commerçants, sont, les uns et les autres, comme murés dans leur vie de famille. Ils pratiquent encore les mœurs du patriarcat. Le grand-père commande ; les enfants, les gendres et les petits-enfants obéissent; la femme, astreinte au silence, du moins jusqu'à la naissance de son premier enfant, porte autour du cou et de la partie inférieure de la figure un épais bandeau de drap qui lui ferme la bouche ; comme une muette, elle est obligée de se faire comprendre par signes. Devenue mère, elle acquiert le droit de parler avec les autres femmes de la maison, mais à voix basse; pour converser librement, elle doit attendre l'âge mûr ou même la vieillesse. Tous les soins du ménage lui incombent jusqu'au mariage d'une belle-sœur3. Rarement un étranger est invité à pénétrer dans la maison de l'Arménien. Du reste, on pourrait traverser maint village sans se douter seulement qu'il est habité. Les constructions et les jardins sont entourés complètement d'un mur élevé qui les cache à la vue. Rien de plus morne et de plus laid, surtout dans les plaines sans verdure, que ces longues avenues de murailles en pisé, décorées du nom de villages.

Les Tartares, qui peuplent les bords inférieurs de l'Araxe, ne diffèrent point par le langage, la religion et les mœurs des tribus turques de la vallée de la Koura. Quelques Tsiganes vivent aussi dans les pays arméniens.

Quant aux pâtres kourdes qui errent dans le voisinage de l'Ararat, sur les pentes de l'Ałagôz et sur les rives de Gok-tchaï, ce sont presque tous des immigrants temporaires, venus du Kourdistan, de la Perse et de la Turquie. Parmi ces bergers, on compte plusieurs centaines de Yézides, que tous leurs voisins regardent, avec une sorte d'épouvante, comme les adorateurs du diable. La population kourde ne forme une partie notable des habitants sédentaires de la Transcaucasie arménienne que dans le district de Zangezour, au sud-est du Gok-tchaï. D'ailleurs, les douze ou treize mille Kourdes de ce district ont le même costume que les Tartares, et s'accoutument à en parler la langue; peu à peu ils se confondent avec eux4

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1Bodenstedt, Die Völker des Kaukasus.

2Dulaurier, Revue des Deux Mondes, 15 avril 1854.

3James Creag, Armenians Koords and Turks

4N, von Seidlitz, Mittheilungen von Petermann, 1880; — Notes manuscrites.

Types et costumes arméniens

Types et costumes arméniens

Femme arménienne. Dessin de E. Ronjat, d'après une photographie communiquée par M. de Seidlitz.

Femme arménienne. Dessin de E. Ronjat, d'après une photographie communiquée par M. de Seidlitz.

Tag(s) : #Arménie