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D'autres documents haïkanes sont écrits en caractères persans et grecs, et dès le cinquième siècle de l'ère actuelle, à l'époque de la grande floraison littéraire, lorsque trois cents écoles étaient ouvertes aux jeunes gens du pays, l'arménien se donnait en propre l'alphabet qu'il emploie encore de nos jours. C'est au quatorzième siècle que l'invasion de Tamerlan vint mettre brusquement un terme à la période de la littérature classique du Hayasdan. Actuellement, les Arméniens, très ambitieux pour leurs familles, cherchent tous à fournir à leurs enfants les avantages de l'instruction ; il n'est pas de commune qui ne s'occupe de la fondation ou de l'entretien d'écoles, et souvent même les villages arméniens ont à lutter contre le gouvernement russe, qui leur trouve trop de zèle, ou contre leurs prêtres, qui craignent de voir diminuer leur influence au profit de l'instituteur. Le mouvement scientifique et littéraire est devenu très actif et, relativement à leur nombre, les Arméniens sont peut-être ceux qui, parmi les habitants de l'empire russe, impriment le plus d'ouvrages. Autrefois les livres de théologie, d'histoire, de métaphysique, de grammaire, constituaient à peu près toute la littérature arménienne; actuellement, elle aborde tous les sujets et s'enrichit des traductions de chefs-d'œuvre étrangers; au centre même de l'Anatolie, les voyageurs rencontrent des Haïkanes qui étudient le français et en connaissent la littérature; en 1854 déjà, il y avait en Europe et en Asie au moins 22 imprimeries arméniennes. Des journaux arméniens se publient à Tiflis, à Constantinople et en d'autres villes1, et diverses congrégations s'occupent, à Moscou, à Vienne, à Paris, à Venise, de la publication des monuments de l'ancienne langue. La plus célèbre institution des Arméniens à l'étranger est le couvent que le moine Mekhitar ou le « Consolateur » fonda en 1717 dans l'île de San Lazzaro, près du chenal des lagunes que suivent les gondoles entre Venise et le Lido. Dans cet édifice de briques roses entouré de jardins se publient de précieux documents et se trouve une bibliothèque renfermant de rares manuscrits orientaux.

Les mekhitaristes de Venise, de même que la plupart des Haïkanes vivant en dehors de la Transcaucasie et de la Turquie, appartiennent au rite des arméniens-unis, qui se rattachent à l'Église catholique romaine, tout en gardant quelques-unes de leurs pratiques traditionnelles. Mais la grande masse de la nation arménienne, dans les vallées de l'Euphrate et de l'Araxe, est restée fidèle à l'ancien culte chrétien, et dans les villes où des sectateurs de l'un et l'autre culte vivent à côté les uns des autres, les deux communautés se maintiennent en état d'hostilité, évitant même, autant que possible, d'entrer en relations commerciales. Les différences du dogme entre la religion arménienne proprement dite et celle des catholiques portent sur la nature de Jésus-Christ, l'enfer et le purgatoire, l'autorité des conciles, la hiérarchie ecclésiastique et diverses cérémonies; mais sous le dogme extérieur de l'un et l'autre rite subsistent de nombreux symboles datant des cultes antérieurs. Le peuple d'Arménie, christianisé au commencement du quatrième siècle par Grégoire l' « Illuminateur », est le premier qui se soit converti en masse; mais, en changeant de dieux, il ne perdit point ses traditions et ne modifia que peu à peu son culte : la transformation ne s'accomplit que lentement. Encore de nos jours, comme au temps de Zoroastre, on célèbre le feu divin; le jour de la fête annuelle, un couple de nouveaux mariés embrase dans un bassin de cuivre tout ce que la Terre bienfaisante produit de meilleur, fleurs de toute espèce, tiges de céréales en épis, pampres, branches de laurier. Dans tous les actes importants de la vie, on regarde vers le soleil, comme pour lui demander la force. Les fiancés tournent leur face vers lui en le prenant à témoin de leur amour, les malades lui demandent la santé, les mourants espèrent lui donner leur dernier regard, et c'est à ses rayons qu'on enterre les morts2. Lors des grandes fêtes, les Arméniens amènent dans l'église ou sous des arbres sacrés des taureaux ou des béliers3 couronnés de fleurs et décorés de cierges allumés, puis les égorgent avec accompagnement de chants et de prières c'est évidemment le sacrifice du dieu Mithra légué par l'ancienne religion à la religion nouvelle.

Le « katholicos », chef spirituel des Arméniens, tient son pouvoir de la possession d'une relique précieuse, la main droite du martyr Grégoire. Élu par les dignitaires d'Etchmiadzin, s'il n'a pas été désigné par son prédécesseur, il est obéi de tous ses coreligionnaires du rite grégorien, nomme les évêques des diocèses, choisis presque toujours parmi les moines, parle en supérieur aux patriarches de Constantinople et de Jérusalem. De là l'extrême importance que le gouvernement russe attache à la possession de la montagne sacrée d'Ararat et du couvent révéré d'Etchmiadzin. En s'emparant de ce coin de terre si célèbre dans tout l'Orient, il s'est en même temps assuré la personne du maître spirituel de plus de deux millions d'hommes.

Aussi les autorités de Pétersbourg, d'ordinaire peu gracieuses pour les religions et les sectes qui s'écartent de, l'orthodoxie grecque, ont-elles soin de traiter toujours le katholicos avec les plus grands témoignages de respect; elles acquièrent ainsi une sorte de droit de protection sur tous les Arméniens de la Turquie. Il est vrai qu'en maintes circonstances l'excès de zèle pour la russification des peuples de l'empire a poussé à commettre bien des actes de violence et d'oppression contre les Haïkanes. Cependant les caprices des gouverneurs et les revirements politiques n'empêchent pas que, dans l'ensemble, les Arméniens dans l'empire une influence considérable, due à leur intelligence, à leur pratique des langues, à leur souplesse, souvent aussi leur esprit d'intrigue, au talent remarquable qu'ils ont à pénétrer dans le monde des fonctionnaires. On sait combien large est la part de domination c que les Haïkanes ont prise à Constantinople, sous le nom de leurs maîtres osmanlis. A Pétersbourg, ils commencent aussi à jouer leur rôle, analogue à celui que les ingénieux Italiens ont fréquemment exercé en France. Dans la Transcaucasie même, ils accaparent peu à peu le sol : comme propriétaires, ils empiètent constamment sur leurs voisins les Tartares.

1Journaux arméniens en 1880 : Constantinople, 9 ; Tiflis. 5; Etchmiadzin, 1 ; Venise, 1.

2Cirbied, Mémoires de la Société des antiquaires de France, tome 11, 1820; Bodenstedt, Die Völker des Kaukasus; — Moritz Wagner, Reise nach dem Ararat.

3N. von Seidlitz, Mittheilungen von Petermann, 1880; — Notes manuscrites

N° 58. BASSIN DE L'ARAXE ET DE LA ZANGA. D'après la Carte de l'Etat-Major C. Perron

N° 58. BASSIN DE L'ARAXE ET DE LA ZANGA. D'après la Carte de l'Etat-Major C. Perron

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