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La nation principale de la vallée de l'Araxe, la quatrième par le nombre dans toute la Caucasie, mais ne le cédant qu'aux Russes pour l'influence, est la nation des Arméniens, ou plutôt des Haï, Haïks ou Haïkanes, car tel est le nom qu'ils se donnent. L'appellation d'Arménie, d'origine araméenne et signifiant probablement « Haut Pays », est un terme des plus vagues, appliqué d'une manière générale à toute la région des plateaux que domine le double cône de l'Ararat. Suivant les vicissitudes politiques et les migrations, l'Arménie proprement dite ou Hayasdan, c'est-à-dire le pays habité par les Haïks, changea ses limites de siècle en siècle : actuellement, il comprend presque toute la vallée de l'Araxe, une partie notable du bassin de la Koura, au sud et au nord de ce fleuve, tout le bassin du haut Euphrate, jusqu'à la jonction des deux branches supérieures, les bords du lac Van et quelques enclaves de la Perse dans le bassin du lac d'Ourmiah.

Le centre de gravité de l'Arménie s'est déplacé peu à peu vers le nord : il se trouvait autrefois dans le voisinage du lac Van et dans la vallée du haut Mourad ou de l'Euphrate oriental ; un village de Haïk y porte encore le nom du peuple. Mais le territoire soumis aux musulmans turcs ne pouvait rester la terre sainte des Arméniens : de toutes les parties du monde où ils sont dispersés, ils tournent leurs regards vers le mont Ararat, et les plaines de l'Araxe comme vers leur véritable patrie. C'est là qu'est de nos jours le lieu central de rassemblement pour leur race, et nulle part ils n'habitent en population plus homogène, moins entremêlée d'éléments étrangers : c'est là aussi, paraît-il, que la langue est la plus pure et se rapproche le plus de l'arménien encore employé dans les églises, mais complètement disparu de l'usage depuis la fin du quatorzième siècle.

Lors de la conquête du pays par les Russes, de 1828 à 1850, environ 150 000 Arméniens de Perse et de Turquie vinrent s'établir, sous la protection des armées russes dans les vallées de l'Araxe de la Koura et remplacèrent les Kourdes et les Tartares, qui, de leur côté, refluaient vers les contrées restées au pouvoir des mahométans. Pendant la guerre récente, en 1877 et 1878, un phénomène analogue de double migration s'est accompli. Le district d'Ardahan, dans la haute vallée de la Koura, et celui de Kars, dans le bassin de l'Araxe, se sont en grande partie dépeuplés de leurs habitants de foi musulmane, mais en revanche ils ont reçu des multitudes d'Arméniens. Ceux-ci venaient de tout le haut bassin de l'Euphrate et des bords du Tchoroukh, mais surtout du territoire que le traité de San Stefano avait attribué à la Russie et que lui a retiré de nouveau le congrès de Berlin. Sans doute ce croisement d'exodes nationaux s'est compliqué de massacres, de famines, d'épidémies : la perte de vies humaines a été effroyable, et maintenant encore, malgré la paix, les haines de religion et de race donnent lieu à de terribles drames; mais, dans l'ensemble, les popu- lations se sont mieux réparties, conformément à leurs affinités naturelles. Jusqu'à présent aucune statistique de quelque précision n'a donné le nombre des Arméniens, qui vivent en Asie Mineure, Sur le territoire mahométan ; mais il est probable qu'ils sont moins nombreux que ceux du territoire russe1. L'ensemble de la nation, que l'on évalue d'ordinaire à 3 millions, et qui est même porté à 4 millions par quelques auteurs2, ne dépasse guère probablement 2 millions de personnes. Par une singulière bizarrerie,qui témoigne bien de l'état de dispersion des Arméniens, il se trouve que la ville où les hommes de cette race vivent en plus grand nombre est éloignée de l'Arménie et même en dehors du continent d'Asie : c'est Constantinople, où la « nation » des Arméniens n'est peut-être pas inférieure à 200 000. Tiflis, la deuxième ville haïkane par l'importance de sa population, est située également sur une terre non arménienne : c'est une enclave de la Géorgie. Il en est de même de plusieurs autres villes de Transcaucasie, arméniennes par la majorité de leurs habitants.

Sans unité politique, sans indépendance nationale depuis des siècles, les Arméniens sont répandus dans tout le monde oriental depuis le temps d'Hérodote, qui les vit à Babylone. Lorsque leur pays devint la proie des conquérants, ils préférèrent se faire « étrangers sur la terre étrangère que de rester esclaves dans la patrie ». Ils émigrèrent en foule, et dès le onzième siècle on les vit pénétrer en Russie, en Pologne, en Bukovine, en Galicie. Actuellement; on les rencontre dans toutes les grandes villes de commerce, de Londres à Singapour et à Changhaï, et partout nombre des leurs font partie des négociants notables. On a souvent comparé les Arméniens aux Juifs, répandus comme eux de par le monde, et cette comparaison est juste à beaucoup d'égards, car les Haïkanes ne le cèdent certainement pas aux Israélites en ténacité religieuse, en esprit de solidarité, en instincts mercantiles, en habileté commerciale; mais ils sont moins aventureux, et tandis que l'on rencontre jusqu'aux bouts du monde des Juifs isolés, soutenant sans faiblir le combat de la vie, les Arméniens ne s'avancent que groupés en communautés solides. En outre, la majorité des Arméniens restés dans leur pays d'origine est loin d'éprouver la même aversion que les Juifs pour le travail de la terre; en plusieurs districts de la Transcaucasie, tous les paysans sont de race arménienne Ailleurs, commedans certains villages haïkanes du Karabagh, les habitants vivent de l'émi- gration temporaire comme maçons ou charpentiers3. En aucun pays du monde, on ne voit les Juifs gagner leur vie de cette manière.

Il est probable toutefois que l'élément sémitique a pris une large part à la constitution du peuple arménien, car de nombreuses émigrations juives et même des transportations en masse ont eu lieu de Palestine en Arménie4. Considérés d'une manière générale, les « descendants de Haïk » sont des Aryens, se rattachant intimement intimement aux Perses ; mais les vicissitudes incessantes causées depuis quatre mille années par les guerres, les conquêtes, les exils, ont mêlé ces Aryens avec toutes les populations voisines, et des Juifs notamment furent transportés en foule dans les montagnes d'Arménie, comme captifs des conquérants assyriens : la race royale la plus fameuse qui régna sur le Hayasdan et la Géorgie, celle des Bagratides tire même son origine des Juifs et fait remonter sa généalogie jusqu'à David, le roi-prophète. Parmi les divers immigrants de l'Arménie, on cite aussi, comme ayant exercé une influence considérable sur la nation, cette tribu des Mamigoniens, qu'un prince de Djenasdan, c'est-à-dire de Chine, introduisit dans le Somkhet, en Arménie, dans le troisième siècle de l'ère vulgaire. Les récits des chroniqueurs ,prouvent d'une manière évidente, que la plupart de ces étrangers, venus à la façon des Normands et des Varègues, comme chefs de guerre5 et combattants au service de l'ami ou de l'ennemi, étaient aussi des Iraniens, appartenant probablement à la même souche que les Tadjiks du bassin de l'Oxus6.

La langue des Haïks est classée par tous les grammairiens dans la famille aryenne. Ses plus grandes analogies sont avec le zend : par la syntaxe, elle est complètement iranienne, et par les mots elle présente beaucoup de ressemblance avec le grec et les langues slavonnes ; quoique fort rude, hérissé de consonnes, l'arménien est l'égal de l'ionien pour la richesse des mots et des formes grammaticales; il a la même flexibilité de construction, la même puissance de création indéfinie pour les mots composés7. Il est vrai que l'arménien moderne, subdivisé d'ailleurs en de nombreux dialectes, a pris au turc et au géorgien un grand nombre d'expressions; dans la vallée inférieure de l'Araxe, notamment, là où les Arméniens sont de toutes parts entourés de Tartares, ils parlent un véritable jargon où le turc prédomine parfois sur la langue haïkane; de même dans le Chirvan, au sud du Caucase, de nombreuses communautés arméniennes ont cessé de l'être par le langage. De pareils changements étaient inévitables, à cause de la dispersion de la race; la plupart des Arméniens depuis longtemps éloignés de la mère-patrie, par exemple ceux de la Bukovine et de la Transylvanie, ont complètement oublié la langue des ancêtres. Au couvent sacré d'Etchmiadzin, où se parle le haïkane le plus rapproché de la langue classique, l'arménien est encore un pur dialecte iranien. Du reste, la littérature arménienne, qui ne cesse de s'enrichir depuis plus de deux mille années, raconte, l'histoire de la langue et témoigne de ses origines. Dans le pays de Van, des rochers portent des inscriptions arméniennes en caractères cunéiformes.

 

1 Nombre probable des Arméniens

Caucasie et Russie d'Europe 840 000

Arménie turque, d'après Ravenstein. 760 000

perse, d'après Dulaurier. 150 000

Turquie d'Europe 250 000

Autres pays 60 000

Ensemble, 2 060 000

2 Issaverdens, Armenia and the Armenians

3 N. von Seidlitz, Mittlheilungen von Peterman 1880; ̶ Notes manuscrites.

4 Carl Ritter, Asien, vol, X.

Saint-Martin, Mémoire sur l'Arménie.

6 Schweiger-Lerchenfeld, Armenien — Fr. von Hellwald, Central-Asien.

7 Dulaurier, Revue des Deux Mondes, 15 avril 1854.

Géographie de l'Arménie. Élisée Reclus (5)
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