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L'Araxe, le fleuve arménien par excellence, naît en dehors du territoire russe, au sud d'Erzeroum ; il reçoit ses premières eaux du volcan Bingöl-dagh ou du « Mont aux mille Sources », dont le versant méridional alimente quelques affluents de l'Euphrate et lui-même est quelquefois désigné sous le nom de « Rivière aux Mille Lacs1 ». Encore faible ruisseau là où il pénètre dans la Transcaucasie russe, il double de volume en recevant l'Arpa-tchaï ou Akhouréan, qui descend des plateaux volcaniques d'Alexandrapol et de l'Àłagöz, et, grâce à cet apport, il peut fournir à l'arrosement d'une grande partie du bassin d'Erivan, qui sans lui ne serait qu'un désert. Détourné au sud par les massifs du plateau de Gok-tchaï et les montagnes de Karabagh, il ne sort de l'ancien fond lacustre que par une gorge étroite de montagnes, en se glissant par des chutes de 60 à 80 mètres de largeur, où ses eaux bruyantes, rejetées d'une rive à l'autre, entre des roches noires, abruptes, hérissées d'aiguilles, descendent, en moyenne de 5 mètres par kilomètre, et même de 15 mètres pour le même espace dans la partie la plus inclinée du défilé2. Ordoubat, en amont du défilé d'Arasbar, est encore à 929 mètres au-dessus de la mer Caspienne, et c'est à moins de 100 kilomètres en aval que le fleuve fait, son entrée dans la plaine; uni au Bergouchet, il contourne au sud la « Montagne des Vaillants » ou Diri-dagh, qui s'élève isolée dans la plaine, puis il reçoit plusieurs torrents des montagnes persanes et rejoint la Koura, après un parcours de 780 kilomètres environ. Au pied de la Montagne des Vaillants, ainsi nommée des brigands qui s'y trouvaient encore au nombre de trois cents en 1877, le fleuve passe sous le pont de Khoudaferin, que la tradition attribue à Pompée, mais qui date certainement d'une époque plus récente ; plus haut se voient les ruines d'un autre pont, que les indigènes disent avoir été bâti par Alexandre, mais qui est peut-être bien une œuvre romaine3. Le pont de Khoudaferin, sur lequel se fait un assez grand trafic, de la rive russe à la rive persane, est le dernier de l'Araxe. En aval, les travaux hydrauliques sont délaissés. Les canaux d'irrigation, qui étaient dérivés autrefois du lit inférieur de l'Araxe et qui répandaient la fertilité dans les steppes, sont presque tous abandonnés et contribuent, avec les marécages de la Koura, à faire une terre maudite de cette région du littoral caspien. L'Araxe tend, dit-on, à se rejeter vers la droite et à se séparer de nouveau de la Koura pour couler à part vers la mer, comme au temps de Strabon.

 

Le bassin de l'Araxe, est une des contrées de l'Asie antérieure où l'on a le plus à souffrir des. extrêmes de température. Le climat d'Erivan est encore plus excessif que celui de Tiflis. Tandis qu'en hiver la température peut descendre à -30 et même à - 33 degrés, et qu'elle est en moyenne de - 15 degrés pour tout le mois de janvier, ce qui s'explique eu partie par la hauteur de la plaine, située à un millier de mètres au-dessus du niveau de la mer, les chaleurs de l'été dépassent 40, atteignent même et 45 degrés. Il n'est guère d'Européen qui ne soit alors obligé de s'enfuir sous les ombrages de quelque vallon des montagnes. Aussi les fièvres malignes et autres maladies sont-elles fréquentes à Erivan. « A Tiflis,dit l'Arménien, on ne distingue pas le jeune du vieux; à Erivan, les vivants ne valent pas mieux que les morts! » Heureusement que pendant les chaleurs la plaine d'Erivan est balayée tous les soirs par un vent du nord ou du nord-nord-ouest, sorte de mistral qui descend avec une extrême véhémence des montagnes d'Ałagöz. Ce vent, produit, comme le mistral, par la différence de température entre les hauteurs neigeuses et la vallée brûlante, commence en général à souffler vers cinq heures du soir et dure la plus grande partie de la nuit : tant qu'il sévit, les habitants restent enfermés dans leurs demeures pour éviter les flots de poussière et même de gros sable qui tourbillonnent dans l'air. Aux environs d'Érivan, tous les peupliers qui bordent, les routes et qui entourent les jardins sont légèrement inclinés vers le sud-sud-est4.

 

Ces peupliers, de forme pyramidale, sont les arbres plantés de main d'homme qui dominent dans les paysages de la vallée de l'Araxe ; mais CIL beaucoup d'endroits, surtout dans le voisinage des villes, un autre arbre étale ses branches au-dessus des cultures, le nölbönd, espèce d'ormeau greffé, dont le feuillage forme une énorme sphère de verdure, absolument imperméable aux rayons du soleil. Le nölbönd est un des plus beaux arbres d'ornement qui existent, mais on ne le voit encore que dans l'Arménie russe. Les abricotiers croissent dans tous les jardins, et les paysans cultivent le riz, le coton, le sésame, le ricin. Ils ont aussi des vignes qui produisent une liqueur de couleur brune, très riche en alcool et que l'on peut comparer, comme vin de dessert, au madère et au xérès. Mais la vigne ne peut réussir qu'à la condition d'être cachée sous terre pendant les froidures, et durant les chaleurs de l'été elle doit être arrosée comme tous les autres végétaux cultivés par l'homme. Sans canaux d'irrigation, tout dépérit sous ce climat et la terre se dessèche comme l'argile d'un four. Mais partout où coule l'eau fertilisante, le sol commence à verdoyer et à fleurir, l'oasis naît au milieu du désert. Les Perses, qui creusèrent toutes les rigoles d'arrosement de la contrée et qui eurent le soin de les établir pour la plupart en galeries souterraines pour diminuer l'évaporation du précieux liquide sont les bienfaiteurs auxquels les habitants du pays doivent l'existence; si l'eau vient à se perdre, il faut que l'homme s'exile ou périsse. Un ingénieur anglais s'occupe, dit-on, de dériver les eaux de l'Arpa-tchaï au sud-est pour les distribuer en canaux sur les campagnes maintenant désertes de Sardarabad, à l'ouest d'Etchmiadzin, et l'on parle déjà de cent mille émigrants, Allemands, Irlandais ou Russes, qui pourraient s'établir sur ces terres dès que l'eau viendra les vivifier. De même, dans le bassin inférieur de l'Araxe, tout un peuple trouverait à vivre au bord des eaux courantes.

 

En attendant les canaux qui renouvelleront les campagnes, l'agriculture se pratique encore dans presque toute l'Arménie russe d'une façon rudimentaire. Les Arméniens, habiles commerçants, sont des cultivateurs routiniers, et les Tartares ne leur donnent point en exemple des cultures soignées. En maints districts, les cochons sauvages, qui vivent par bandes au milieu des broussailles et des roseaux de la plaine de l'Araxe, sont le grand fléau de l'agriculture. Ils ravagent les champs voisins de leurs bauges; mais les Tartares éprouvent, en bons musulmans, un tel dégoût pour ces bêtes impures, qu'ils ne veulent point se souiller en les pourchassant. Ils ne consentent même pas à s'en laisser débarrasser par leurs voisins, et souvent le meurtre d'un porc a causé des scènes de violence entre les villageois de diverses races5. Les instruments d'agriculture sont de construction fort rudimentaire; on se sert encore aujourd'hui, pour séparer le grain et la paille, de grossiers traîneaux armés en dessous de rangées de silex taillés6. Les archéologues peuvent se demander, avec Cunningham, si les innombrables flèches de pierre que l'on a trouvées dans toutes les parties du monde n'étaient pas, comme celles de l'Arménie, destinées partiellement aux pacifiques travaux de l'agriculture.

 

1 K. Koch, Wanderungen im Oriente.

2 Dubois de Montpéreux Voyage autour du Caucase.

3 Nicolas von Seidlitz, Mittheilungen von Petermann, 1880; Notes manuscrites.

4 G. Radde, Vier Vorträge über den Kaukasus.

5 Parrot ; Petzholdt

6 Nicolas von Seidlitz, Notes manuscrites.

Géographie de l'Arménie. Élisée Reclus (4)
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